15 juin 2017

Pagu fait encore parler d'elle



& voilà qu’inopinément, la Librairie Charybde livre une belle note de lecture sur le roman Parc industriel de Patrícia Galvão, alias Pagu, dans sa traduction française parue en 2015 aux éditions Le Temps des Cerises.

Ça se passe sur le blog Charybde 27.

3 juin 2017

Dans le tiroir aux inédits - un incipit (11)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (10)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (9)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (8)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (7)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (6)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (5)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (4)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (3)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (2)


Dans le tiroir aux inédits - un incipit (1)


2 mai 2017

Les couvertures du modernisme brésilien


António de Alcântara Machado
[1901-1935]
Brás, Bexiga e Barra Funda
(Notícias de São Paulo)
[nouvelles]
[São Paulo], s. n., 1927
141 p.

Achevé d’imprimer le 8 mars 1927 dans les ateliers de l’Editorial Helios Limitada (São Paulo).


[Traduction française en préparation.]

[Du même auteur, en français : Pathé-Baby, préfacé par Oswald de Andrade & illustré par Paim, traduit & présenté par Antoine Chareyre, Paris, Éditions Petra, coll. « Voix d’ailleurs », 2013, 272 p.]

25 janvier 2017

La polémique d’avant-hier soir : Maïakovski vs Gutiérrez Cruz

Dans Ma découverte de l’Amérique [1926], un texte dont vient de paraître la première édition intégrale en français (traduction de Laurence Foulon, préface de Colum McCann, Les Éditions du Sonneur, 2017, 150p.), Vladimir Maïakovski réserve des pages importantes au Mexique, où, depuis Cuba, il passa avant d’entrer aux États-Unis.
Or, dans quelques notes sur l’état de la poésie mexicaine, voici ce qu’il remarque :

Poésie. Elle est très présente. Dans le parc de Chapultepec, on trouve une allée entière dédiée aux poètes, la Calzada de los Poetas.
Des rêveurs solitaires griffonnent des papiers.
Au moins un homme sur six doit être poète.
Cependant, toutes les questions que je pose aux critiques afin de définir la poésie mexicaine actuelle et pour savoir si elle recèle quoi que ce soit d’identique aux courants soviétiques restent sans réponse.
Même le communiste Guerrero, rédacteur d’une revue pour les trains, même l’écrivain ouvrier Cruz n’écrivent quasiment que des poèmes lyriques sur la sensualité, gorgés de gémissements et de chuchotements, où leur bien-aimée est como un león nubio (comme un lion de Nubie).
La raison du piètre développement de la poésie : la faible « commande sociale ». Le rédacteur du journal La Antorcha me démontre que les poèmes ne doivent pas être rémunérés. Ce n’est pas un travail ! Les poèmes ne peuvent être envisagés que comme de jolis instantanés, qui mettent d’abord leur auteur en avant et ne présentent de l’intérêt que pour lui. […] (éd. citée, p. 33-34)

Qu’est-ce à dire ?

Le poète russe n’aura donc pas entendu parler, entre autres, de la production la plus explicitement révolutionnaire des poètes stridentistes, de Manuel Maples Arce, l’auteur en 1924 de Urbe (Super-poema bolchevique en 5 cantos) (traduit en français dans le volume Stridentisme !), ou de Germán List Arzubide, l’auteur en 1925 de Plebe (Poemas de rebeldía)… ?
Les interlocuteurs directs de Maïakovski, peut-on imaginer, ne portaient pas forcément en grande estime les écrits un peu esthétisants et élitistes, somme toute, de ce groupuscule d’avant-garde que fut le stridentisme, et qui venait alors de quitter Mexico pour s’installer à Xalapa et y poursuivre ses activités de propagande.

Gutiérrez Cruz
par Fermin Revueltas
Que penser, en revanche, de cette sommaire évocation de « l’écrivain ouvrier Cruz », c’est-à-dire le poète prolétarien Carlos Gutiérrez Cruz (1897-1930), que Maïakovski connut semble-t-il en personne ?
Que celui-ci ait écrit « des poèmes lyriques sur la sensualité, gorgés de gémissements et de chuchotements », cela s’appliquerait, sans nul doute, à sa première manière, les recueils Rosas del sendero et El libro de la amada, publiés tous deux à Guadalajara en 1920, parmi d’autres poèmes épars des mêmes années.
Mais Maïakovski pouvait-il ainsi traiter la plus récente production de Gutiérrez Cruz ? La brochure Como piensa la plebe (Mexico, Biblioteca de la Juventud Comunista, 1923, 17p.), le recueil Sangre roja (Versos libertarios) (avec une couverture de Diego Rivera et une 4e de couv. de Xavier Guerrero, Mexico, Ediciones de la Liga de Escritores Revolucionarios, 1924, 114p.), la brochure Dichos y proverbios populares (Mexico, La Pajarita de Papel, 1925, 6p.), d’autres poèmes épars de la même veine et ceux qui allaient être réunis dans le recueil posthume Dice el pueblo… (Versos revolucionarios) (Mexico, Ediciones del Ateneo Obrero de México, 1936, 106p.).

Sur Gutiérrez Cruz, lisons par exemple ce qu’écrivait Pedro Henríquez Ureña, dans sa préface à l’édition originale de Sangre roja :

Voici les vers du poète socialiste ; mieux : du poète social. Face à ceux qui tant d’années durant résolurent d’exclure de la poésie les préoccupations de l’homme comme partie de la société dans laquelle il vit, ce poète se lève pour nous parler des aspirations et des droits de la multitude. Face à ceux qui déclarèrent qu’il n’y a de poésie dans la vie que lorsqu’elle se conçoit comme dans les anciennes aristocraties, c’est-à-dire lorsqu’elle se conçoit comme établie sur l’injustice, ce poète vient affirmer la poésie des humbles. […]
Saluons la muse qui délaisse les Bergerettes* de salon pour chanter L’Internationale dans les rues couvertes de boue ; la muse qui abandonne le palais des vice-rois pour se rendre dans l’atelier, dans la mine, dans les champs, là où se trouve la vie, la vie qui doit nous intéresser plus que toute autre si nous avons un esprit de justice.

Avec un peu plus de distance, le préfacier de Dice el pueblo…, Francisco Cervantes López, écrivit plus tard ceci :

Avant Gutiérrez Cruz, il n’existait au Mexique aucun poète des travailleurs aussi authentiquement révolutionnaire, à proprement parler. Il est bien certain que parmi les bardes rebelles qui admonestèrent les injustices de la société, il en a fleuri quelques-uns depuis l’époque coloniale […]
Mais, répétons-le : Gutiérrez Cruz fut le premier poète révolutionnaire ; il suffit de lire son Sang rouge et à présent son œuvre posthume Le peuple dit… pour en tomber d’accord. C’est précisément pour cela que Gutiérrez Cruz est grand, parce que dans ses vers il incitait avec véhémence, dans un style simple, mais génial, synthétiquement, à la manière des haïkus japonais, les travailleurs à s’unir, à lutter pour leur complète libération. Suivant l’école prolétaire de Gutiérrez Cruz, mais avec une technique différente, plus en consonance avec l’heure où nous vivons, se sont signalés d’autres poètes […]
Espérons que les travailleurs du Mexique sauront dûment estimer l’œuvre de leur plus grand chanteur et qu’ils reliront sans cesse, dans leurs foyers et dans leurs meetings, ses beaux vers libertaires, pour consolider leur conscience de classe !

Et dans cette même préface, les lecteurs attentifs de Ma découverte de l’Amérique voudront bien considérer, encore, cette anecdote :

Lorsqu’en 1925 le grand poète Vladimir Maïakovski visita le Mexique, le camarade Stanislav Pestkovski, ambassadeur des travailleurs russes, lui présenta Gutiérrez Cruz, et avec une étonnante facilité, malgré ses faibles connaissances de la langue espagnole, le poète à la voix de tonnerre traduisit admirablement en russe les poèmes de notre barde, leur adressant de chaleureux éloges, et n’y trouva qu’un petit défaut : « Prendre le Christ pour thème de certains d’entre eux, c’est une chose déplacée, car tous les poètes révolutionnaires doivent être athées et en aucune manière prêcher le déisme, morphine de l’humanité, etc. »
Mais voici une confession bien à propos de mon cher ami et camarade : Gutiérrez Cruz citait le nom du Christ à des fins de propagande révolutionnaire, puisque le peuple mexicain est catholique dans sa majorité et qu’il adhère à la figure de Jésus, ne le nommant qu’en tant qu’homme et non en tant que partie intégrante de l’hypothétique divinité, ainsi que l’empereur Constantin fit apparaître Jésus-Christ, à des fins politiques, après le concile de Nicée.

Maïakovski aurait donc traduit en russe, et loué, fût-ce avec cette réserve, les poèmes de « l’écrivain ouvrier Cruz »… Ces traductions furent-elles publiées en Russie ?

Pour le reste, ce petit différend, quant à l’usage de la figure christique dans la poésie révolutionnaire, se trouve avoir fait l’objet d’une importante mise au point par Gutiérrez Cruz lui-même, dialoguant nommément avec Maïakovski dans les dernières lignes d’un article parmi les plus significatifs des échos que la presse mexicaine réserva à la visite du poète russe.
L’enjeu du texte dépasse d’ailleurs ce petit point de doctrine et, véritable réplique mexicaine aux injonctions soviético-maïakovskiennes, il informe utilement l’histoire et la critique de la poésie engagée. En voici donc la traduction complète :



Révolutionnaires de l’art
par Carlos Gutiérrez Cruz

Parlant il y a quelques jours, avec un ami qui fait ostentation du titre de révolutionnaire, de l’art représentatif de la Révolution, j’ai eu la surprise d’une dénégation pour ce qui touche à l’œuvre de Léon Tolstoï, que je conçois comme essentiellement en accord avec l’esprit chrétien des foules occidentales. Mon ami nie toute valeur à l’œuvre de référence et moi j’affirme catégoriquement que la production tolstoïenne a été un puissant facteur de préparation dans la disposition du peuple russe à réaliser la révolution communiste qui se trouve aujourd’hui transformée en gouvernement populaire.

Et en effet, il est rare qu’un révolutionnaire compréhensif et observateur se risque à dénoncer l’action de désorientation et de destruction d’une œuvre qui sème des sentiments d’unification et d’amour parmi les pauvres, en censurant acrimonieusement et définitivement les classes privilégiées pour le caractère artificiel de ses vertus et l’infamie de ses procédés. Et voilà que mon ami voudrait que l’art se transforme en un pur moyen de propagande communiste, quelque chose comme le catéchisme d’action immédiate qui apprendrait aux pauvres les procédés infaillibles pour détruire le capitalisme en quelques heures ; et quand l’art ne se manifeste pas sous cet aspect, il le qualifie d’éphémère et fragile, sans voir que c’est précisément quand l’art comporte les caractéristiques qu’il voudrait lui donner, qu’il meurt le jour même où il est né, puisque toute tactique de lutte se rapporte uniquement à l’instant de son exécution, et comme le saccage et l’incendie ne déterminent pas un système permanent d’organisation sociale, il résulte que l’art qui tourne autour de tels procédés doit logiquement tomber dans l’oubli et apparaître comme exotique une fois passés les moments de l’action directe, tandis que l’art d’unification chrétienne doit vivre tout le temps que dureront les foules qui pensent et sentent que ce n’est qu’unis que l’on peut vivre heureux.

Mais le radicalisme communiste russe a fait proscrire toute œuvre qui s’adapte aux sentiments du christianisme, interprétant cette œuvre comme pacifiste, c’est-à-dire en perdant de vue son équilibre véritable pour lui donner une signification simplement catholique, puisque Jésus-Christ a passé sa vie à s’exclamer contre les riches et à conseiller aux pauvres l’unification, et non pas à prêcher la paix et l’inoffensivité tant mises en avant et clamées par l’Église de Rome.

La Ligue des Écrivains Révolutionnaires a publié il y a deux ans une brochure contenant, sélectionnés par Diego Rivera, des fragments bibliques clairement et définitivement communistes, précisément dans l’intention de rectifier dans l’esprit du peuple le concept erroné de Jésus-Christ. Notre brochure n’a pas circulé avec la profusion nécessaire ni n’a pu parvenir au centre de la grande masse, qui ne sait ni lire ni écrire, mais quand on réussira à ce que la conscience du peuple sente et comprenne le Christ comme il fut réellement — comme il se présente dans notre brochure —, il sera extrêmement facile de mener à bien un mouvement radical révolutionnaire sur toute l’étendue de la terre.

Et c’est à cela que Tolstoï a réduit son œuvre, propager le christianisme au sein du peuple russe, dans un sens différent de celui que lui donnaient les orthodoxes, et c’est pourquoi ses écrits ont pénétré si profondément la conscience populaire et l’ont transformée et préparée aux réalisations matérielles de Lénine.

Mais si nous réduisions notre production à la prédication de la guerre et à l’apologie du mouvement russe, notre art manquerait d’ampleur, de vérité, de généralité, d’universalité. C’est très bien que les poètes chantent l’épopée de la dynamite, mais qu’ils ne le fassent pas exclusivement, car la révolution ne peut pas signifier un rétrécissement des thèmes, pas plus que l’art ne peut prendre le caractère d’une simple pratique de lutte : et c’est pour cette raison que la révolution esthétique ne doit pas consister uniquement en un changement d’orientation radical transformant tous les points de vue humains.

Et si tel était le cas, la révolution pourrait se définir comme une amélioration matérielle des hommes parallèle à une castration mentale et sentimentale.

La révolution doit imprégner tous les aspects et toutes les manifestations de la vie humaine, de telle sorte que tous les thèmes puissent entrer dans son champ, pris depuis un certain point de vue, c’est-à-dire que la révolution ne peut pas indiquer à un homme de ne penser qu’à des choses données, mais de les penser selon un équilibre donné, selon un point de vue donné qui les représente sous une forme juste et réelle, sans limiter le champ de ses idées et sans faire de lui un esclave des circonstances. Ainsi, nous autres écrivains révolutionnaires du Mexique, trouvons-nous les doctrines révolutionnaires radicales erronées pour ce qui touche au champ de l’art.

Nous pensons que le christianisme est l’idéal esthétique suprême et que tout travail réalisé à son encontre aura une répercussion directe dans le retard de la révolution matérielle, donc si celle-ci tend à prospérer, elle doit avant tout renoncer à sa campagne antichrétienne pour la convertir en une campagne anticatholique, c’est-à-dire qu’elle doit se battre contre les doctrines de la divinité et de l’asservissement, mais jamais contre cette magnifique collection de maximes sociales qu’a prêchées Jésus-Christ, qu’a ratifiées Tolstoï et qu’a réalisées Lénine.

Et je ne crois pas — je n’ai vu cela chez aucun auteur sociétaire russe — que le communisme s’oppose au développement de la figure du Christ dans l’art révolutionnaire et j’incline à penser que celui qui est d’opinion contraire à ces sages doctrines est un ignorant absolu de l’art, qu’il parle sans fondement et réfléchit de manière lyrique à des choses qu’il ne comprend pas, car seul quelqu’un qui ignore l’ampleur de l’art peut penser que la production artistique tient dans l’espace d’une coquille de noix.

Notre Ligue s’était identifiée aux gauches, mais si jamais sa production chrétienne n’entrait pas dans le programme militant de gauche, cela nous importerait peu, car nous poursuivrions sur la voie que nous nous sommes tracée, certains d’accomplir la grande mission qui consiste à unifier l’esprit des pauvres et à semer une graine de mécontentement contre les régimes oppresseurs ; mais jamais, absolument jamais, nous ne consentirions à limiter nos idées aux tactiques de lutte active, et encore moins à profaner notre art en le soumettant à la triste condition d’un programme de lutte.

Et nous sommes dans notre ligne de combat en faveur de la révolution sociale, mais nous ne pouvons recevoir ni consignes de pensée ni formules esthétiques a priori, car la ligne qui est la nôtre n’a pas été tracée par pur caprice, mais s’est formée peu à peu avec de la réflexion, avec de l’étude et avec un véritable amour pour les nécessiteux ; notre esthétique plonge de profondes racines dans la vie et dans la vérité, et nous mettons même au défi celui qui s’y oppose de soutenir une polémique en public, afin que l’on décide si la raison est de notre côté ou du sien.

On nous dit que le poète russe actuellement en visite au Mexique professe une idée esthétique différente de la nôtre et en accord avec l’antichristianisme, eh bien que le poète russe Maïakovski accepte ce défi que nous lançons et nous aurons le plaisir de lui démontrer que son credo esthétique est incomplet et inconsistant, et que nos travaux sont bien cimentés et pleins de l’idéologie de la Révolution.

Ça n’est pas tout de se dire révolutionnaire en art, ni d’arriver de la Russie des Soviets avec une petite valise de nouveautés ; l’essentiel est d’analyser et de penser notre production afin d’être conscients du chemin que nous suivons.

« Revolucionarios del arte »
El Demócrata (Mexico)
23 juillet 1925, p.3

(Trad. A. C.)



Note :

La poésie révolutionnaire de Gutiérrez Cruz (Sangre roja et Dice el pueblo… en particulier, mais aussi Como piensa la plebe, Dichos y proverbios populares et quelques textes épars) a fait l’objet de plusieurs rééditions au Mexique, seule ou parmi d’autres textes poétiques et en prose : Poemas libertarios, choix de Agustín Velázquez Chávez (Mexico, Nueva Voz, 1952, 48p.) ; Obra poética revolucionaria, préf. de Porfirio Martínez Peñaloza (Mexico, Editorial Domés, 1980, 125p.) ; Poesía, prosa, éd. de Luis Mario Schneider (Guadalaraja, Secretaría de Cultura Gobierno de Jalisco, « Lo fugitivo permanece y dura », 2000, 361p.) ; Sangre roja, préf. de Jorge Aguilera López (Mexico, Malpaís ediciones, « Archivo negro de la poesía mexicana », 2014, 72p.).

Les textes cités de Pedro Henríquez Ureña et Francisco Cervantes López, comme l’article de Gutiérrez Cruz, sont inédits en français. Ils ont vocation à intégrer l’ouvrage : Carlos Gutiérrez Cruz, Sang rouge & autres poèmes révolutionnaires, suivi d’un choix de textes critiques du même auteur — une traduction française en préparation pour l’éditeur inconnu.

23 novembre 2016

Luis Aranha à l'université : cocktail !

Voix singulière de la génération moderniste de 1922, proche de Mário de Andrade, collaborateur de la fondatrice revue Klaxon, Luís Aranha (1901-1987) — « le taciturne », comme l’écrivit Blaise Cendrars qui ne croyait peut-être pas si bien dire — abandonna toute ambition littéraire vers 1924, définitivement.
Son œuvre — un petit ensemble de 26 poèmes archivés sitôt réunis sous le titre Cocktails — restée à l’état de tapuscrit et promise à l’oubli, amplement commentée par Mário de Andrade en 1932, fut publiée en volume pour la première fois (et dernière ?) en 1984 au Brésil, traduite en français en 2010, puis en espagnol en 2012… Une figure presque parfaite, en somme, de l’inédit et du posthume.
Or voilà que la poésie discrètement incontournable de Luís Aranha fait l’objet d’une thèse universitaire qui promet, enfin, d’en proposer une analyse et une interprétation véritables, nécessaires, attendues.

Soutenance de thèse
en Théorie et Histoire littéraire

Uma leitura de Cocktails
Justaposição de imagens e associação de ideias
na poesia de Luís Aranha

par Júlio Bernardo Machinski

sous la direction de
Maria Eugênia Boaventura

le 24 novembre 2016 à 14h30
à l’Instituto de Estudos da Linguagem
de l’Universidade de Campinas (IEL-Unicamp)

Membres du jury :
Leandro Pasini (UNIFESP)
Ivan Francisco Marques (USP)
Augusto Massi (USP)
Rui Moreira Leite (USP)

Résumé À travers ses poèmes à caractère moderniste, dont le registre lyrique se fonde sur la réélaboration d’emprunts aux expressions poétiques des avant-gardes européennes, Luís Aranha propose une reconstitution dionysiaque et critique, fondée sur l’ironie et l’humour, du processus de transformation du paysage urbain de São Paulo, ainsi que des modes de vie au début du XXe siècle, conséquence du soudain développement technologique de la dite seconde révolution industrielle. À cette fin, le poète a recours, en particulier, aux procédés formels futuristes et cubistes que sont le collage, la rupture syntaxique, la juxtaposition d’images et l’association d’idées. De la sorte, Aranha contribue de manière significative au renouvellement du code littéraire brésilien en un moment de transition entre la poésie post-romantique et la poésie moderniste. Ce travail analyse un ensemble de dix poèmes choisis dans Cocktails, en suivant le dialogue établi par Luís Aranha avec quelques noms de la poésie française moderne, en particulier Rimbaud, Cendrars et Apollinaire. [trad. A. C.]

*

Faute d’être à Campinas pour assister à cet événement, on ira lire ou relire, sans attendre :

Luís Aranha, Cocktails (Poèmes choisis) suivi d’une étude par Mário de Andrade
(éd. & trad. d’Antoine Chareyre, La Nerthe, 2010)
&
la préface de Juan Manuel Bonet à l’édition espagnole de Cocktails, traduite en français ici-même.


Le blog Bois Brésil & Cie se proposera de rendre compte, prochainement, des principaux apports de cette thèse.

20 novembre 2016

La critique d'avant-hier soir


Nous avons reçu du poète « moderniste » mexicain Manuel Maples Arce une série de poèmes rassemblés sous le titre extravagant de Poèmes interdits (?). Ce recueil de vers (car c’est ainsi que le poète veut nous présenter sa prose) justifie tout ce que nous avons toujours pensé de l’absurdité d’un art d’avant-garde dont l’unique audace est d’autoriser la bêtise en littérature. Nous publions ci-dessous un poème du poète mexicain, non sans quelques commentaires :



T. S. F. (Télégraphie sans fil, un fameux titre pour un poème).

Sur le précipice nocturne du silence (Il serait curieux de voir un précipice du silence).
les étoiles lancent leurs programmes, (C’est comique, on voit déjà les étoiles habillées en colombines avec leurs gants noirs lancer des programmes de Pagliacci — à on ne sait qui).
et dans l’audion (audion à l’endroit pas plus qu’à l’envers n’est un mot espagnol) inverse du songe,
se perdent les paroles
oubliées. (Ce qui se perd s’oublie).

T. S. F.
des pas
enfoncés
dans l’ombre
vide des jardins.
Le cadran
de la lune mercurielle
a aboyé l’heure aux quatre horizons. (waou ! waoua !, dit la pauvre lune aux quatre horizons en tirant leur montre de poche).

La solitude
est un balcon
ouvert sur la nuit. (Où il est expliqué que la « solitude » n’est pas « un lieu désert » mais un balcon. Merci).

Où est donc le nid
de cette chanson mécanique ? (Nulle part, oh jeune poëte !)
Les antennes insomniaques du souvenir
recueillent les messages
sans fil
de quelque adieu effiloché. (On aimerait voir les antennes en manque de sommeil et à quoi ressemblent les adieux effilochés).

Femmes naufragées
qui ont confondu les directions
transatlantiques ; (Les naufragés en général ne se trompent pas par plaisir).
et les voix
de détresse
comme des fleurs (Nous n’avions jamais pensé que les voix fussent comparables à des fleurs ni surtout qu’elles puissent éclater)
éclatent dans les fils
des pentagrammes
internationaux.

Mon cœur
suffoque dans la distance.
Maintenant c’est le Jazz-Band
de New York ;
ce sont les ports synchroniques
fleuris de vice
et la propulsion des moteurs. (Ces vers sont si profonds qu’il est impossible de les commenter).

Asile de Hertz, de Marconi, de Edison ! (et de Manuel Maples Arce).

Le cerveau phonétique mélange (Le cerveau mélange et distribue les cartes).
la perspective accidentelle
des langues.
Hallo !

Une étoile d’or
est tombée dans la mer. (?) (Quel dommage pour l’étoile et quelle bonne nouvelle que ces vers soient terminés !)


Parisina,
Espejo de las elegancias parisienses,
Revista artistico-literaria mensual (Paris)
(directeur-propriétaire : C. D. Battemberg ; rédacteur en chef : León Pacheco)
n°17, 15 décembre 1927
p. 22, « Los libros » (rubrique non signée)

(Trad. A. C.)


N.B. : Le poème « T.S.F. » — incontestable fleuron de la poésie stridentiste de Maples Arce — ainsi que le recueil Poèmes interdits figurent en traduction française dans le volume Stridentisme ! publié par Le Temps des Cerises en 2013.

Le même Maples Arce trône actuellement dans un beau tableau exposé au Grand Palais.

Qu’on se le dise, & qu’on lise !

2 novembre 2016

Vient de paraître


Retendre
la corde vocale

Anthologie de la poésie
brésilienne vivante

organisée, traduite & présentée
par Patrick Quillier

Peintures & gravures de Gérard Serée

& Le Temps des Cerises (Montreuil)
264p., 20€




Présentation des éditeurs :

Le monde de la communication globalisé véhicule sur le Brésil tantôt une cargaison d’images d’Épinal tropicales, tantôt un flot infini d’informations tragiques : misère extrême ; violence ; notamment contre les amérindiens ou les noirs ; déforestation ; corruption endémique et institutionnalisée, etc. Dans le même temps, le Brésil est présenté comme « une puissance émergente » dans le concert économique mondialisé. Cette anthologie souhaite présenter une autre réalité du Brésil, celle que font vivre, dans leur diversité, leur foisonnement même, mais aussi leur étonnante et admirable énergie, des poètes, femmes et hommes, de plusieurs générations et venus des quatre coins du pays comme de la diaspora. Voix de femmes, voix d’hommes, aux timbres, aux tessitures et aux rythmes différents, ils font entendre dans ce volume la bouleversante et roborative polyphonie de tout un peuple. La traduction s’attache à donner à entendre dans notre langue cet hymne pluriel à la vie qui triomphe, en dépit de terribles adversités. L’abstraction lyrique de Gérard Serée vient faire un dynamique contrepoint graphique à toutes ces voix.

29 octobre 2016

GRAND JEU-CONCOURS

Le poète guatémaltèque s’est caché dans cette photographie.

L’Éditeur qui saura le retrouver gagnera le droit de l’imprimer.

(S’adresser au traducteur.)


(Attention : un autre poète guatémaltèque — par ailleurs prix Nobel de littérature 1967 — s’est introduit dans ce cliché. Ce n’est pas lui, bien entendu, qui réclame publication.)


1er indice (01/11) : Le poète guatémaltèque n’est pas assis au premier rang.

2e indice (04/11) : Le poète guatémaltèque n’a pas de problèmes de calvitie.

3e indice (12/11) : Le poète guatémaltèque n’a pas peur de regarder l’objectif en face.

4e indice (25/01/17) : Le poète guatémaltèque ne porte pas la moustache.

Import-export

Puisque l’on s’obstine à ne pas vouloir lire Oswald de Andrade en français, lisons-le en espagnol !


Tarde de lluvia

Llueve, lluvia, está lloviendo
que la ciudad de mi bien
estáse toda lavando.

Señor,
que yo no quede nunca
como ese viejo inglés
ahí del lado,
que duerme en una silla
esperando visitas que no vienen.

Llueve, lluvia, está lloviendo,
que los jardines de mi bien
estánse todos limpiando.

La lluvia cae,
cae de bruces,
la magnolia abre su paraguas
parasol de la ciudad
de Mario de Andrade ;
la lluvia cae,
escurren las goteras del domingo.

Llueve, lluvia, está lloviendo,
que la casa de mi bien
estáse toda mojando.

Anochece sobre los jardines.
Jardín de Luz.
Jardín de la plaza de la República,
jardín de los platanares.

Noche.
Noche de Hotel.
Llueve, lluvia. Está lloviendo.

Oswald de Andrade


Il s’agit du fameux « Soidão » (« Chove chuva choverando… ») publié dans le deuxième recueil de l’auteur, Primeiro caderno do aluno de poesia Oswald de Andrade (couverture de Tarsila do Amaral, illustrations de l’auteur, São Paulo, s. n., 1927, tiré à 300 exemplaires). Oswald de Andrade y exploitait le filon de la poésie naïve, après Pau Brasil (1925).

La présente version espagnole est due au poète péruvien Alberto Guillén (1897-1935), qui l’inséra dans sa riche anthologie de poésie latino-américaine contemporaine, publiée en Espagne : Poetas jóvenes de América (Exposición) (Madrid, M. Aguilar, 1930, 289p. ; p.62-63 pour le texte cité). Anthologie de poésie latino-américaine, en effet, puisque à côté des 210 poètes de langue espagnole, venus d’Argentine, de Bolivie, de Colombie, de Cuba, d’Amérique centrale, du Chili, d’Équateur, du Mexique, du Pérou, de Porto Rico, d’Uruguay et du Venezuela, y figuraient 18 poètes brésiliens, dont plusieurs associés comme Oswald de Andrade au courant moderniste (Ronald de Carvalho, Guilherme de Almeida, Manuel Bandeira — mais pas Mário de Andrade, Carlos Drummond de Andrade, Luis Aranha, Sérgio Milliet…).

Le fait est assez exceptionnel pour être signalé. Pendant les années 1920, en effet, rares et précaires furent les relations entre le modernisme brésilien et les divers foyers de l’avant-garde hispano-américaine (eux-mêmes très interactifs). En témoignent les sommaires des nombreuses petites revues indépendantes, publiées dans toutes les capitales culturelles, à tel point qu’il fallait presque s’en remettre à la Revue de l’Amérique latine, de Paris, pour voir se côtoyer, de temps à autre et chacune dans leur rubrique encore, les nouvelles générations latino-américaines.

Alberto Guillén, lui, aura voulu « les convaincre d’être tous frères en un même sang bleu d’Amérique », en un concert dont « toutes les notes, parfois contradictoires, parfois stridentes, parfois imprévues, musicales toujours, toujours sincères, forment, de leur stupéfiant contrepoint, la voix robuste, neuve et totale de notre Amérique » (propos tirés de la préface).