3 avril 2018

Dans la presse


(Avec ce passage, comme un rappel, comme une sempiternelle mise au point :

« “L’anthropophagie” est celle du manifeste d’Oswald de Andrade qui consiste dans “la dévoration critique du legs culturel universel, élaboré non pas dans la perspective de soumission et de compromission du bon sauvage… mais selon le point de vue désenchanté du 'mauvais sauvage', dévorateur de blancs, anthropophage. Anthropophage, c’est-à-dire anthologiste-polémiste. À titre d’indigestion, car ingérer c’est avoir parfois des renvois, on apprendra combien Blaise Cendrars, le pirate du lac Léman, dans son Kodak excursionniste, tout comme dans ses touristiques Feuilles de route a été influencé par le Bois Brésil d’Oswald de Andrade. »

On cite ça, comme ça.)

31 mars 2018

Les couvertures de l'avant-garde hispano-américaine




Serafín del Mar, Magda Portal
El derecho de matar
[nouvelles]
[Lima], [Agitación], 1926
n. p. [56 p.], 18 × 19 cm

Ouvrage sorti de l’Imprenta Continental, Potosi 126, La Paz, Bolivie ; sans justification de tirage.

Épigraphe : « dangereux ! / pour / les bourgeois de la littérature »

Dédié à Henri Barbusse et Zsigmond Remenyik.

Au sommaire : sept textes signés par Serafín del Mar [ou Delmar, pseud. de Reynaldo Bolaños, Pérou, 1901-1980] ; huit textes signés par Magda Portal [Pérou, 1900-1989].


[Traduction française en préparation — pour l’éditeur inconnu.]

Hernandez Franco - L'homme qui avait perdu son axe (2/17)


À mes Amis-du-Café. Aux Terribles-Frères-de-l’Ordre-de-la-Médisance. À l’Ineptie. Au Dégoût. À la Suffisance. Aux Ivrognes, aux Pédérastes, aux Fous, aux Hypocrites, aux Idiots.
Aux Prostituées.
À la Meute, enfin, je jette ce livre comme un morceau de viande putréfiée.
H. F.


L’homme qui avait perdu son axe


Mon ami venait de finir d’une gorgée sa tasse de café bouillant et rageait contre le « garçon* » qui ne se précipitait pas pour recueillir la pièce d’un franc qu’il lui tendait…
Je me mis à l’observer. Je connaissais cet ami comme j’aurais pu connaître un frère ou comme j’aurais pu me connaître moi-même, si cette folle manie de ne jamais vouloir ce que je peux faire me l’avait permis… Je savais que mon ami n’était nullement pressé, mais que quelque chose de plus fort que lui-même le poussait à s’en aller toujours de tous les lieux imaginables.
Mon ami était l’homme qui s’en allait. Nous nous connaissions depuis quatre ans déjà. Un soir, à « La Source », quelqu’un nous présenta… et comme tous deux nous sortions en même temps du café, je lui demandai :
— Où allez-vous ?
— Je ne sais pas, et vous ?
— Moi non plus…
Et comme nos destinations coïncidaient ce soir-là, nous décidâmes de partir ensemble…
Il me parla de beaucoup de choses, de beaucoup de choses différentes qu’il avait vues ou faites. Mais je ne comprenais rien, parce que je ne l’écoutais même pas, occupé que j’étais à ruminer une petite herbe de souvenir…
Six mois plus tard, à son retour d’un voyage en Europe centrale, nous nous rencontrâmes à nouveau. Nous discutâmes.
— Cher ami, tout ce que j’ai pu vous dire durant cette soirée que nous avons passée ensemble, n’est que mensonge… J’ai tout inventé, car il n’y a rien de plus beau qu’un beau mensonge à trois heures du matin sur un boulevard de Paris… Et c’est une volupté que de se présenter en héros de son propre mensonge. C’est pourquoi je vous ai menti ce soir-là. J’ai menti à l’aube, en essayant de tromper tout Paris qui dormait… de crier tout ce que je ne suis pas, de crainte que l’on ne voie quelque chose de ma réalité en ruine. Je ne suis rien. Je n’ai rien vu. Avez-vous reçu mes cartes postales ?
— Non
— Mais si, je les ai écrites.
— Mais, je ne vous ai jamais donné mon adresse !
— C’est vrai ! Je ne vous ai jamais écrit… Adieu, cher ami, je m’en vais…
Et il s’en allait. Je crois que mon ami avait ou qu’il a encore, où qu’il se trouve, du talent. Quand il me serrait les mains pour s’en aller il me laissait toujours dans une sainte odeur de paradoxe et de sophisme. Un jour, je lui dis :
— Pourquoi n’écrivez-vous pas un livre, avec tous ces mensonges que vous mettez dans chacune de vos phrases…
Et cet homme qui ne faisait jamais rien, qui ignorait ce que pouvait être le travail ou l’effort, me répondit :
— Cher ami, voilà un an que je n’ai plus écrit à ma mère, qui est une aimable petite vieille, simplement parce que je n’ai pas une minute à moi.
Et il s’en alla.
Telles étaient nos entrevues. Mais en quatre ans, et à Paris, deux personnes se rencontrent, fatalement, plusieurs fois. J’avais découvert que mon ami avait autant d’amour pour la Vérité que pour le Mensonge. Pour mieux dire, cela lui était égal. Il possédait le don de dire le plus horrible des mensonges, avec le geste le plus sincère et le plus imprégné de bonne foi, de même qu’il vous écrasait sous un axiome, avec un geste distrait, comme encadrant une hyperbole absurde. À mon avis, il ignorait où commençaient le Mensonge et la Vérité. Assurément, il l’ignorait, car il était incapable de quoi que ce soit de difficile, et il n’y a pas de difficulté plus grande que ces subtiles démarcations entre le Réel et l’Irréel.
Mais, de paradoxe en axiome, d’hyperbole en phrase vague, lapidaire ou cynique, au bout de quatre ans, j’avais reconstruit mon ami. Les naturalistes s’amusent à reconstruire des animaux antédiluviens, en se basant sur un os trouvé dans quelque caverne. En conclusion, ils nous ont créé ces monstres dont la présence ne s’explique que dans les galeries des musées paléontologiques. En reconstruisant la personnalité morale de mon ami, j’en avais fait un ami, à ma manière, difforme, diffus, monstrueux, parce que j’étais parti d’une base incertaine : ses confidences… Et c’est à propos de ce type-ami que j’avais créé, que je vous ai dit que je le connaissais aussi bien que je pourrais connaître un frère.
Et il s’en allait à nouveau. Je calculai que j’avais plus d’une heure d’avance pour un rendez-vous que l’on m’avait donné dans ce même café.
Mon ami venait de mettre son manteau.
— Écoute, reste donc…
Les yeux de cet homme que j’appelle « mon ami » sans savoir pourquoi eurent comme une opaque expression d’humilité résignée. Sur la ligne de ses épaules, sur tout son corps, s’attacha un geste de fatigue irrémédiable. Il restait.
— Garçon, deux whiskys doubles !
Le café était banal. Je suis certain que le serveur avait été cocher de maison riche, parce qu’il avait une mine réactionnaire d’ancien sénateur. Dans un coin, une petite tache carmin absorbait un café-crème. À côté de moi, un tas de viande — dont je devinai par la suite qu’il s’agissait d’une femme — macérait dans une petite flaque opaline d’anis.
Cela faisait un moment que mon ami me disait quelque chose, mais comme il ne me regardait pas, je crus d’abord qu’il était en train de faire quelque confidence merveilleuse à la tache blanc-violet de sa boîte d’« Abdullah’s »… au ton rauque de sa voix et à je ne sais quel geste de sincérité que dessinait sa main, j’écoutai :
— … et si quelqu’un m’avait toujours dit « reste », peut-être que je ne m’en serais pas tant allé… en allé de moi-même… car je sais que la vie de tout le monde tourne autour d’un idéal bon ou mauvais, d’un motif, d’une raison d’être. Moi-même, j’ai eu vaguement cette idée fondamentale qui est comme le centre de gravité dans toute vie… Mais je l’ai perdue merveilleusement au cours d’une de ces nuits, dans un hurlement de jazz-band ou une lumineuse phrase de femme… j’ignore où se trouve cette pauvre bonne chose que je portais en moi… et que ma mère cousait si sereinement dans mon âme quand elle m’apprenait à prier… Dans ce chaos de moi-même, une fatalité centrifuge a rendu nulle, en moi, la force de réaction. Parfois, je pense que la mort…
— Pourquoi ne te suicides-tu pas ?
— Impossible… je suis arrivé à un point si angoissant que le suicide est désormais impossible pour moi. Une fois, j’y ai pensé ; comprends donc, le suicidaire est l’homme qui est descendu jusqu’en lui-même, qui a pesé le pour et le contre, qui, froidement, a ressenti dans son cerveau le poids de l’inexorable affirmation d’Hamlet… Le suicidaire est l’homme qui est parvenu à un moment de lucidité unique, indiscutable. Quand l’homme dit : « Je vais me suicider », quand il se le dit à lui-même, cette phrase est d’une logique implacable. Et l’homme se suicide. Mais moi je ne le pourrai jamais. Parce que je ne sais plus où se trouve ce fond lointain de l’âme jusqu’où il faut descendre pour se juger. Parce que, surtout, j’ai une peur atroce de me trouver seul avec moi-même… Garçon, deux whiskys doubles !... Comprends donc, je suis ce cas unique, fatal, ridicule, de l’homme-qui-ne-peut-pas-se-suicider, de l’homme qui n’étant pas, est condamné à être. C’est pourquoi je m’en vais toujours, de peur que ma vision, en s’habituant au milieu environnant, ne se retourne contre moi et me découvre… Parce que je ne ressens pas le besoin de savoir comment je suis… D’ailleurs, tout cela est banal, au « Carlton » il y a des vieilles magnifiques et Harry Pilcer danse aux « Acacias »… La vie est vraiment belle, cher ami, adieu !...
*
*   *
La personne qui m’avait donné rendez-vous dans ce café stupide était en retard. Je restai seul. D’une imbécile manière, l’horloge me coupait la Vie en petits morceaux…
— Garçon, un whisky double !

Paris-Brême, 1925.



dédicace et nouvelle extraites de :
Tomás Hernández Franco
El hombre que había perdido su eje
(Paris, Agencia Mundial de Librería, 1926)
préf. d’Emilio Gascó Contell
ill. de Jaime A. Colson
traduction inédite de l’espagnol (République dominicaine)
par Antoine Chareyre



26 mars 2018

Hernandez Franco - L'homme qui avait perdu son axe (1/17)





















« Demain ?... Qu’importe ! Demain je peux être moi-même, avec mes sept mille ans d’hier. »
(Du Rubaiyat d’Omar Khayyam, d’après la version d’Edward Fitzgerald)



Prologue

Hernández Franco ne pouvait penser à meilleur ami lorsqu’il me désigna pour tirer le cordon et lever le rideau de ce livre. Mais il n’avait peut-être pas pensé à pire préfacier.
En effet. Toutes nos coïncidences de bons amis, la cordialité de nos relations qui ne cesse de croître et la solide soudure de notre camaraderie deviennent des lances dans le domaine littéraire.
Nous avons des conceptions antipodiques de la vie et, bien entendu, de l’art et des lettres ; puisque l’art et les lettres ne sont pas autre chose que l’interprétation personnelle des réalités que nous captons.
Cette disparité de goûts s’avère si exagérée qu’elle bannit les discussions dès lors que, sur les points de départ pas plus que sur les idées générales, nos opinions ne coïncident, qui naviguent sous des latitudes opposées.
Parmi nous, la masse multiforme des amis de Paris, cette disparité de goûts est déjà axiomatique et il n’y a pas lieu à commentaires quand Franco, à côté de moi, commente un livre, un tableau, une œuvre théâtrale et jusqu’au frivole passage d’une femme.
Est-ce par hasard pour cette raison que l’auteur de ce livre original m’oblige sincèrement à l’ouvrir de quelques commentaires ?
Il aurait pu se prévaloir de ses relations amicales avec de grandes figures littéraires pour obtenir une présentation grandiloquente et prestigieuse.
Il ne l’a pas voulu. Il a pensé à moi, l’un des plus obscurs, jusqu’à présent, et de ceux qui coïncident le moins avec son idiosyncrasie.
Mais je ne me déroberai pas à ce difficile devoir et je me tirerai d’affaire à ma façon.
Je parlerai de la personne et du livre, non sans généraliser le commentaire afin que soit justifiée son insertion dans un volume destiné au public et qu’il puisse présenter un intérêt supérieur à un simple échange épistolaire privé, de moi à Franco ou de Franco à moi.
Bien malgré moi, il me faut reconnaître dans l’auteur de ce livre de magnifiques qualités d’écrivain.
Mais comprenons-nous bien. Quand je dis « écrivain », je n’entends pas mesurer une grâce de styliste et moins encore une correction grammaticale.
Hernández Franco n’est pas, en effet, un styliste, et bien moins encore un lettré enserré dans les dures mailles de la syntaxe et de la rection.
Lui qui est né poète, ainsi que nous entendons la nouvelle manière de féconder les muses, c’est-à-dire non pas pour leur arracher de simples sons orchestraux mais pour qu’elles nous aident à rêver un peu avec leurs évocations d’autres âmes et d’autres pays, lui, donc, qui est né poète, dispose, en effet, de l’adjectif qui décrit, évoque, émeut, de celui qui insulte et de celui qui aime.
Il suffit parfois à Franco d’une touche de couleur et d’un mot étrange — étranger souvent — pour s’emparer définitivement de notre imagination et la maintenir sujette à sa prose, vivant et sentant au rythme de celle-ci.
C’est là une magnifique qualité d’écrivain.
L’absence d’un défaut, le défaut de la profusion, si courant et si notable chez les écrivains de son âge — Hernández Franco n’a pas encore 25 ans révolus — lui donne une autre qualité : l’agilité.
Hernández Franco a, sans nul doute, une plume fort agile.
Une autre qualité, néanmoins, peut lui porter préjudice.
Si Hernández Franco était un écrivain médiocre, doté d’une faconde ordinaire, il n’y aurait aucun danger.
Qualités et défauts — je fais référence, bien entendu, à ceux qui sont d’ordre littéraire — vivraient dans un état de larve momifiée dans sa petitesse jusqu’à la consommation de l’intellect.
Mais dans le cas d’Hernández Franco, toutes les valeurs prennent des proportions considérables, agrandies qu’elles sont par le souffle de la robuste personnalité qui les contient.
Un exemple, pris au physique, pourra me servir pour refléter le moral.
Il arrive un jour, à Hernández Franco, un incident personnel désagréable.
Notre homme ne le résout pas à moitié.
Sa première disposition consiste à décharger une claque et aussitôt, s’il convient, une rafale de balles.
C’est dire qu’Hernández Franco est enclin à l’hyperbole.
L’écrivain de grande imagination, pour peu qu’il se laisse aller, tombe dans une sorte de spirale et avance, avance, mais non en direction de la sortie jusqu’à atteindre la lumière, mais plutôt dans le rétrécissement jusqu’à se heurter à l’asphyxie.
À mesure qu’il avance, les murs superposés et grandissants de la spirale augmenteront l’opacité et l’étroitesse de son enceinte intellectuelle.
Pourquoi ces suggestions ?
Le caractère de ce livre est celui d’atmosphères viciées. Il a des passages de surprenant réalisme. Mais comment nier que l’imagination a surchargé ostensiblement les teintes du paysage ?
Sur ce chemin-là, la « page d’art » qui est un morceau de réalité vu à travers un tempérament — l’admirable expression d’Émile Zola — peut devenir un morceau de tempérament falsifié par la « snobismomanie ».
Je conclurai ma presque involontaire incursion sur les terrains de la critique en affirmant ma foi dans les qualités d’Hernández Franco, là encore.
J’ai parlé d’asphyxie.
Eh bien. Je prévois le fait, si le cas se présente, que l’auteur de ce livre, qui, quant à son esprit, ressemble à un début de parcours spiralé vers l’intérieur sur le chemin du « pervers », je prévois le fait, dis-je, qu’Hernández Franco déchargera, au moment où il s’y attendra le moins, ses solides poings de boxeur sur les murs toujours plus opaques qui aveuglent sa vision de l’art véritable — la réalité, la réalité, la réalité — et nous montrera un chemin absolument nouveau pour parvenir jusqu’à elle, à plat ventre, avec une force de contraste qui pénètrera notre sentiment d’une vigueur brutale.
Je ne peux m’empêcher, dirai-je, de penser à Poe et à José Asunción Silva quand je me trouve devant ces pages originales et enragées ; et je n’en dirai pas plus afin que cette embrasure, offrande d’une cordialité qui domine tout, ne devienne pas le seul passage creux, vain et affecté de ce volume qui jusque dans son titre — L’homme qui avait perdu son axe — est la sincérité même.
Car Hernández Franco est le premier — et peut-être le seul — à le croire.
Ce qu’il ne croit pas, c’est qu’il apparaît comme l’un des écrivains les plus originaux et intéressants de notre génération.
Nous autres, non seulement nous le croyons, mais nous ne tarderons pas à le dire.
À moins que — comme en cent cas glorieux — ne nous devancent les étrangers.

Emilio Gascó Contell.
Paris, 1925.



extrait de :
Tomás Hernández Franco
El hombre que había perdido su eje
(Paris, Agencia Mundial de Librería, 1926)
préf. d’Emilio Gascó Contell
ill. de Jaime A. Colson
traduction inédite de l’espagnol (République dominicaine)
par Antoine Chareyre



Les couvertures de l'avant-garde hispano-américaine (de Paris)



[Tomás R.] Hernández Franco
[République dominicaine, 1904-1952]
El hombre que había perdido su eje
[nouvelles]
Prólogo de E[milio] Gascó Contell
Ilustraciones de Jaime A. Colson
Paris, Agencia Mundial de Librería (14, rue des Saints-Pères), 1926
145 p.

Ouvrage sorti de l’Imprimerie spéciale d’éditions et revues Louis Narbonne (ateliers : place des Jacobins, Pamiers (Ariège) ; bureaux : 46, rue de Bondy, Paris 10e).


[Traduction française (peut-être) en préparation — pour l’éditeur inconnu.]

Vient de paraître



Haroldo de Campos
De la raison anthropophage
et autres écrits

Traduction du portugais (Brésil)
et préface d’Inês Oseki-Dépré

Nous (Caen), coll. « Now », 2018
139 p., 18€



Présentation de l’éditeur :

Ce volume rassemble un choix de textes théoriques d’Haroldo de Campos, jusqu’ici inédits en français. Aussi incisifs que novateurs, ils témoignent de la virtuosité analytique de l’auteur brésilien, qui a fait de lui le grand interlocuteur de l’avant-garde sud-américaine, que ce soit pour la poésie, pour la musique ou pour les arts plastiques.

Dans ces textes, parmi les plus emblématiques d’Haroldo de Campos, il est question notamment de l’« anthropophagie » — définie comme « dévoration critique du legs culturel universel », comme processus « cannibale » assumé, rendant possible un rapport renouvelé, non asservi, de la culture brésilienne et sud-américaine à la tradition occidentale. Mais aussi de la traduction comme création à part entière et fidélité à la forme ; d’art aléatoire et de modernité comme « invention d’une tradition » ; ou encore de la « poésie concrète » (qui s’étend, dans les analyses de Campos, de Homère à Dante, de Mallarmé à Pessoa…) comme limite extrême de la poésie, poésie « pour », poésie de l’à-présent…

Haroldo de Campos (1929-2003) :
poète et critique brésilien, traducteur d’Homère, de Joyce, de Mallarmé et de Dante, co-fondateur du groupe et de la revue Noigandres avec son frère Augusto, il fut l’un des initiateurs de la poésie concrète brésilienne. Il est l’un des poètes et essayistes les plus connus d’Amérique du sud. Ses travaux critiques, érudits et inventifs, prennent source dans son activité de poète et de traducteur et en sont inséparables.

*

Le commentaire de Bois Brésil & Cie :

Cet ouvrage — symboliquement « achevé d’imprimer le 11 janvier, jour de la naissance d’Oswald de Andrade » — réunit 5 articles préfacés et annotés par la traductrice, dont tous ne sont pas strictement inédits en français. « De la traduction comme création et comme critique » [tiré d’un ouvrage de 1962] a paru dans la revue Change en 1972. « L’art sur l’horizon du probable » [tiré d’un ouvrage de 1969] était encore inédit. Le texte éponyme, « De la raison anthropophage : dialogue et différence dans la culture brésilienne » [tiré d’une revue de 1981] a paru dans Lettre internationale en 1989. « Translucifération » [tiré d’un ouvrage de 1981] a paru dans Ex en 1985. « Poésie et modernité : de la notion de l’art à la constellation. Le poème post-utopique » [tiré d’un ouvrage de 1997] a paru dans Banana Split en 1985.

Quant à savoir pourquoi il aura fallu si longtemps pour voir ces quelques textes essentiels réunis en volume, et pourquoi la production théorique et critique de Haroldo de Campos — une contribution majeure et toujours suggestive à la théorie littéraire moderne — n’est pas davantage traduite en français, c’est une question que je laisse pour d’autres occasions polémiques.

Ceux qui n’en auraient pas assez pourront aussi se reporter sur le petit volume Une poétique de la radicalité (Essai sur la poésie d’Oswald de Andrade) (trad. d’A. Chareyre, Les Presses du réel, coll. « L’écart absolu », 2010), traduction autonome de la longue préface, restée fameuse, à l’œuvre poétique d’Oswald de Andrade (Bois Brésil, etc.) qui fut une source d’inspiration centrale chez Haroldo de Campos — en témoigne le titre ici retenu.

22 mars 2018

De l'avant-garde au Pérou : un document (suite & fin)


Inventaire de l’avant-garde
par Federico Bolaños

trad. de l’espagnol (Pérou)

[3/3]

Avant-garde péruvienne

Poètes

(Index chronologique)

1re heure
Précurseurs, inaugurateurs ou premiers acclimateurs
Juan Parra del Riego, César Vallejo, Magda Portal, Juan Luis Velásquez, Mario Chabes, Juan José Lora, Serafín del Mar, Francis Zandoval, Federico Bolaños.

2e heure
Purs créateurs d’avant-garde et affiliés
Atahualpa Rodríguez, Alejandro Peralta, Rafael Méndez Dorich, Gamaliel Churata, Emilio Armaza, Alberto Guillén, Armando Bazán, Xavier Abril, Oquendo de Amat, Guillermo Mercado, les deux Peña Barreneches, Esteban Pauletish, Alcides Spelucín, Ramiro Pérez Reinoso, E. Bustamante y Ballivian.

3e heure
Les nouveaux continuateurs
Julián Petrovic, Carlos Alberto González, Nicanor de la Fuente, César Alfredo Miró Quesada, Martin Adán, José Varallanos, Luis de Rodrigo.


Prosateurs avancés
Conteurs, essayistes, commentateurs, critiques, glosateurs, etc.

1re heure
Antenor Orrego, Jorge Basadra.

2e heure
Héctor Velarde Bergman, Adalberto Varallanos, Aurelio Miró Quesada Sosa.


Tentative de regroupement par caractéristiques spirituelles, raciales et géographiques

Créateurs HUMAINS. Poètes-hommes. Art vital.
Hidalgo, Vallejo, Parra del Riego, A. Rodríguez, M. Portal, Lora, Chabes, González, Bolaños, etc.

Poètes DÉSHUMANISÉS. Poésie-volonté esthétique. Art imaginatif.
Oquendo, Abril, N. de la Fuente, Velásquez, S. del Mar, Adán, Méndez Dorich, etc.

Poètes NATIONALISTES. Indianisme ou vernacularisme. Art autochtone.
Peralta, Vallejo, J. Varallanos, Armaza, Mercado, Churata.

Poètes internationaux. Art américano-cosmique. Cosmopolitisme.
Hidalgo, Guillén, Bolaños, González, Abril, Oquendo, Lora, R. Peña B., Velásquez, etc.

Art prolétaire. Poètes politiques, littérature d’importance sociale.
M. Portal, Petrovic, Mercado, Churata, Pauletich, C. Miró Quesada, del Mar.


Résumé

Il y a une trentaine d’écrivains d’avant-garde, en pleine création et avec une formidable volonté littéraire, que ne peuvent réduire ni l’indifférence des masses ni le manque de maisons d’édition.

On compte en termes de publications une demi-douzaine de livres durables et autant de revues qui, même si elles ont eu une vie éphémère, ont su mourir pleine de vigueur, dans un héroïsme juvénile. (Nous abominons tellement la vieillesse que nous avons fait ce pacte : un poète d’avant-garde doit mourir au plus tard à 40 ans.)

Il y a une autre demi-douzaine de livres inédits, avec lesquels le mouvement trouvera sa pleine culmination.

On a écrit approximativement 2000 poèmes en cinq ans et on a fait parvenir le nouveau cri du Pérou sous toutes les latitudes civilisées.

Actuellement, en 1928, l’ardeur ultraïste, le goût révolutionnaire du nouveau sont poussés à l’extrême par les plus jeunes du mouvement. Ils se rapprochent à grands pas de la constellation de l’Absurdité Pure.

Les autres, les plus raisonnables, les plus sages, opèrent une feinte vers la droite. Ils sont l’espoir ou sont déjà le classicisme de l’avant-garde. La droite de la gauche, voilà la place juste.

Il y a enfin un groupe de poètes qui prétendent standardiser la poésie. Ce sont, dans leur majeure partie, ceux qui ont sacrifié leur moi bio-esthétique au moi social. Leurs poèmes manquent d’individualité et ne se distinguent pas les uns des autres. Ils pratiquent une sorte de collectivisme impersonnel.

Comme nous sommes une race intelligente, il convient d’assurer, pour finir, que la performance de l’avant-garde péruvienne compte parmi les meilleures en Amérique, par sa variété et par sa force.

souhait final

Dieu veuille que le mouvement croisse comme un matin d’avril — sur la plage pleine d’une agitation pérenne — jusqu’à dépasser les bords du ciel…


Source :
F. Bolaños, « Inventario de vanguardia » [suite et fin]
La Revista, semanario nacional (Lima)
n°55, 23 août 1928, p. 42-43

Lire les livraisons précédentes : 1/3, 2/3.

De l'avant-garde au Pérou : un document (suite)


Inventaire de l’avant-garde
par Federico Bolaños

trad. de l’espagnol (Pérou)

[2/3]

Le mouvement que nous venons de schématiser appartient, comme l’on sait, racialement et géographiquement à la France. Ses représentants les plus qualifiés sont de là, ou, du moins, sont les fils spirituels de sa réalité ambiante. Cela veut dire que tandis que la Russie, la stupéfiante Russie d’Andreïev et de Lénine, réalisait sa révolution vitale et politique, la France prenait la tête de la révolution de l’esprit sur les chemins de l’art, en suscitant dans le monde entier le grand prodige : la naissance d’hommes nouveaux libérés de la pachydermique peau du passé.

En Amérique, le phénomène de contagion avant-gardiste prend des caractères uniques. Une race jeune et élastique, une race anxieuse du nouveau et présentant des possibilités de réalisation réellement géniales, assimile les toutes nouvelles idées en les pénétrant de sa force créatrice et en les transformant en son sang, comme la lumière se transforme dans géométrie transparente d’un prisme. Est ainsi produite une nouvelle création, une recréation des valeurs importées. C’est à l’Amérique qu’il appartient d’avoir accouché du mot AVANT-GARDE, qui a centralisé dans ses 10 lettres toutes les directions du mouvement européen.
_________

Au Pérou, pays de trésors archéologiques et de sédentarisme spirituel, la nouvelle lumière s’allume avec une énergie prometteuse. Quelques jeunes gens secoués par les ondes radiales venues d’outremer font leur voyage de circonvolution à travers les nouvelles idées et lancent dans le ciel leurs premières fusées avant-gardistes : pluie aérienne de couleurs que n’ont vue ni les critiques renommés ni les lettrés conservateurs, sans doute parce qu’ils ont l’habitude de marcher la tête (?) parallèle au sol… Chronologiquement, le mouvement date de l’année 1923, époque où apparaissent, publiés de manière dispersée, les premiers poèmes d’avant-garde, ce que n’étaient pas ceux apparus antérieurement dans les livres signés par Vallejo, lequel, par son esprit subversif propre à disloquer les préceptes en usage et par sa géniale intuition des formes à atteindre, mérite à bon droit le titre doré de précurseur. Il convient d’observer ici que, bien avant que l’on ait connaissance du début du mouvement en Argentine, pays qui s’attribue vaniteusement la paternité de l’avant-garde sur le continent, apparaissait déjà chez nous une poésie nouvelle et, au même moment, au Chili, reflet vital immédiat de livres et de revues françaises fraîchement arrivées et de voix américaines inaugurales comme celle du magnifique Franco-Chilien Vicente Huidobro.

Apparaissent ainsi les premières voix annonciatrices. Magda Portal, Juan Luis Velásquez, Juan José Lora, Mario Chábes, Serafín del Mar et celui qui signe ces lignes. À cette même époque, Hidalgo, le grand poète péruano-argentin, révolutionnait de son cri d’acier la poésie du Plata, et Juan Parra del Riego, en Uruguay, devançant ses congénères locaux, faisait de belles évolutions avioniques pour atterrir sur le véritable terrain de l’avant-garde.

Peu de temps après, arrivaient au Pérou des nouvelles selon lesquelles un processus identique se répandait au Mexique, au Brésil et en Uruguay.

C’est alors que fait irruption, sur la scène de Lima, une revue : Flechas, qui, anxieuse de rénovation bien que peu audacieuse par son contenu, portait déjà marquée sur le front cette phrase flamboyante : littérature d’avant-garde.

C’est à cette époque-là, celle du deuxième Centenaire, que, comme une manifestation sarcastique du destin, est réalisée dans une salle de spectacle un gigantesque concours de vieille et criarde poésie, où échoit à un fameux directeur de revue, professionnel de la critique et du coup de bâton, le rôle d’accusateur et de donneur d’alerte quant aux premiers symptômes de subversion que nous affichions, nous autres jeunes gens !

Le temps passe et les batteries iconoclastes se chargent de nouvelles poignées de poudre. Apparaissent bientôt de nouveaux et magnifiques créateurs : Alejandro Peralta au Sud, Bazán, Xavier Abril, Nicanor de la Fuente au Nord, Oquendo de Amat, etc. Un grand poète, Atahualpa Rodríguez, s’incorpore bientôt, complètement, au mouvement, et surgissent de nouveaux prosateurs comme Héctor Velarde, Basadre, etc.

L’enthousiasme prosélyte passe à un niveau supérieur par l’œuvre des gonfaloniers du nouvel art. On édite précipitamment des livres et des revues pionnières. On prend d’assaut les colonnes des journaux conservateurs et fossiles, et commence à naître cette chose tant convoitée : une ambiance d’avant-garde.

La réaction contre-attaque alors avec des armes rouillées et lutte en même temps pour nous enfermer dans le cercle d’un silence hermétique et brutal. On nous appelle « singes », « copieurs » ou simplement « fous », nous les nouveaux insurgés. Le scandale croît et même les gens inoffensifs tendent l’oreille et font les dégoûtés en voyant un poème d’avant-garde. Mais le mouvement ne tarde pas à s’acclimater et il devient à la mode de se présenter comme « avant-gardiste ». Surgissent alors, en abondance, les « vivants », les faux poètes d’avant-garde, les suiveurs, enfin… qui la recette en main et avec une impunité éhontée étourdissent et déconcertent plus encore « le public lecteur ». Pendant ce temps, apparaissent des revues armées d’essence incendiaire : Trampolín, Hangar, Guerrilla, Jarana, Hélice, etc. Des publications qui, en coopération avec quelques livres, conférences et tribunes de presse isolées, contribuent à avant-gardiser le pays.

En dernier ressort, émergent de nouveaux poètes : Julián Petravic à la Sierra, Martín Adán et José Varallanos, qui sont les benjamins de la nouvelle poésie.

En revenant en arrière, on édite aussi avec grande pompe une revue-omnibus, Amauta, pénétrée d’un excellent nationalisme, mais copieuse de médiocrité. Dans cette revue, en raison de la manie accumulative de ses directeurs, figurent des noms de tous les âges, y compris du paléolithique… Malgré tout, sa mission politique et sociale sert de contrepoids à ce qu’il y a de médiocre dans sa finalité esthétique et dans sa fonction de discrimination des valeurs.

Parmi les nouveaux critiques, surpassant, par leur culture littéraire moderne et par leur finesse de vision et de style, deux journalistes voués aux occupations de la tâche critique, apparaissent deux noms matinaux : Aurelio Miró Quesada Sosa et Adalberto Varallanos. Ils sont l’espoir de l’avant-gardisme national qui mûrit aujourd’hui en dépit de ses faux directeurs et des imbéciles obtus.

Comme le mouvement est encore en marche et comme ses personnalités ne se sont pas encore complètement définies, il n’est pas question d’établir ici une précise hiérarchie de valeurs. Cela reviendrait à blesser des susceptibilités et à accepter, sans nul doute, plusieurs duels, ce qui ne me séduit nullement.

Mais il s’agit bien de marquer cette séparation radicale : les écrivains qui réalisent simplement un travail d’art pur, les poètes apolitiques, et les écrivains qui mêlent art et politique et réalisent un travail mixte, si bien qu’on ne sait pas s’ils resteront comme artistes ou comme agitateurs.

Voici les tableaux que je propose à la méditation de mes lecteurs, s’il y en a, ce qui ne m’intéresse guère.



Source :
F. Bolaños, « Inventario de vanguardia » [suite]
La Revista, semanario nacional (Lima)
n°54, 16 août 1928, p. 45